L'amour en République. Etude sociologique 1870-1889.
Paris, E. Dentu, 1889 [Imprimerie E. Capiomont et Cie, Paris]
1 volume in-8 (20,5 x 14,5 cm) de XIX-325-(1) pages. Typographie en noir avec toutes les pages dans un encadrement floral gravé par F. Méaulle.
Reliure de l'époque demi chagrin turquoise à larges coins (dos passé et quelques frottements), tête dorée, relié sur brochure (les deux plats de couverture du brochage ont été conservés en très bon état). Chiffre couronné A. K. doré en pied du dos. Intérieur très frais imprimé sur beau papier de Hollande. Portrait photographique de l'auteur en frontispice.
Edition originale.
Tirage à petit nombre.
Celui-ci, un des 20 exemplaires imprimés sur papier de Hollande (n°19) numérotés au composteur.
Il a été tiré par ailleurs 5 exemplaires sur papier du Japon (non signalés ici).
Exemplaire de dédicace offert par l'auteur "à Monsieur Curel affectueux hommage de son dévoué Emile Bergerat".
Ce livre se dédie tout seule et de lui-même à Alexandre Dumas fils (imprimé en tête du volume) écrit l'auteur juste avant qu'Alexandre Dumas fils n'écrive quelques lignes (imprimées) adressées à l'auteur : "J'accepte donc cette dédicace avec le plus plaisir et je vous en remercie très affectueusement. Les idées que vous avez me font l'effet de très jolies femmes, très honnêtes et très bien mises. Je suis enchanté de me montrer avec elles dans la rue. A vous. A. Dumas fils."
On trouve à la suite une préface très humoristique et les différents chapitres qui compose ce volume : La Maîtresse - L'Emancipation - L'Education de la femme - L'Adultère - Le Vitriol et le Révolver - Mauvais moyens - Le Mariage libre - Les deux grands remèdes - Jurisprudence de l'amour - Les crimes de l'amour.
Émile Bergerat (1845-1923), poète, dramaturge et chroniqueur connu sous le pseudonyme de Caliban, était le gendre de Théophile Gautier, dont il avait épousé la fille Estelle. Dans L’Amour en République. Étude sociologique, 1870-1889 (Paris, E. Dentu, 1889), il examine avec esprit les mœurs amoureuses et conjugales des premières décennies de la Troisième République, abordant notamment la maîtresse, l’émancipation et l’éducation féminines, l’adultère, le mariage libre et les crimes de l’amour. Relevant de la critique littéraire des mœurs, cette étude témoigne des débats contemporains sur la place des femmes et les conventions qui régissent les relations entre les sexes.
Nous donnons ci-dessous la préface parabolique d'Emile Bergerat qui donne une idée de tout l'ouvrage bien que le ton des chapitres soit du plus grand sérieux :
"En ce temps-là, Jésus vint à ses disciples, et il leur proposa un tour sur le lac de Génésareth, car la matinée était magnifique.
— C’est aujourd’hui le jour du Seigneur, dit-il ; six d’entre vous rameront et six autres jetteront leurs filets dans les eaux bleues ; je tiendrai la barre, et je vous enseignerai la vérité. On déjeunera ensuite sur l’herbe.
Il fut fait ainsi qu’il avait dit. Ils prirent une barque et pêchèrent au milieu du lac.
Or, Jean, qui depuis fut à Pathmos, et qui alors était jeune et aimait les femmes, prit la parole.
— Maître, fit-il, c’est l’amour qui est le plus difficile à comprendre. Vous n’avez jamais été bien clair sur cette question. Les rapports des sexes entre eux manquent absolument d’apologue. Nous savons là-dessus ce que la nature nous prescrit, mais nous ne savons pas ce que prescrit votre Père. Endoctrinez-nous, pour que nous endoctrinions les autres quand le jour sera venu de prêcher votre foi dans les sociétés distinguées.
Et Jésus était triste, car il songeait déjà à M. Renan et à son abbesse de Jouarre.
Alors il dit à Barthélemy, qui, aidé de Jacques, tirait la nasse péniblement sans parvenir à la hisser dans la barque : — As-tu donc pris tant de poissons que vous ne puissiez, à vous deux, les remonter hors de l’eau ? Les dix autres disciples leur vinrent en aide, croyant à une pêche miraculeuse. Mais leurs efforts restèrent vains, et ils se regardaient entre eux, consternés. Jésus sourit.
— Il n’y a pourtant dans la nasse qu’un seul poisson. C’est une tanche. Tirez-la !
Et ils essayèrent encore de la tirer, sans en venir à bout.
Jésus dit une troisième fois : — Tirez-la ! Alors ils la tirèrent, et ils virent que le filet ne contenait, en effet, qu’une seule tanche, de taille ordinaire et moyenne. Mais ses œufs étaient fécondés, et elle avait été prise au moment où elle allait les déposer dans la vase. Ces œufs se comptaient par milliers de milliers et représentaient une telle quantité de poissons de la même espèce que, serrés l’un contre l’autre, ils auraient fait déborder un quart du lac de Génésareth.
— Voilà l’explication de l’amour et du rapport des sexes, dit le Maître. Et il retomba dans sa mélancolie, à cause de Renan et de son abbesse de Jouarre. Pas un de ses disciples ne comprit l’apologue. Car ils étaient bêtes !
Ils abordèrent pour déjeuner. Luc et Mathieu se chargèrent de cuire la tanche sur des brandilles. Avec des œufs qu’ils se procurèrent, ils composèrent une omelette dans laquelle ils firent entrer le « caviar » de la tanche, si j’ose m’exprimer ainsi. Et ils se régalèrent. Une goutte de ratafia de la gourde de Pierre, qui ne s’en laissait jamais manquer quand il allait sur l’eau, les acheva, et ils s’endormirent.
Et Jésus, étant demeuré seul, le Tentateur lui apparut.
— Pourquoi trompes-tu ces mathurins naïfs, dit Satanas, et comment leur expliques-tu l’amour et les relations des sexes ? Ton apologue de la tanche laisserait entendre qu’on s’aime et qu’on s’unit pour se reproduire et propager l’espèce ?
— N’en est-il pas ainsi ? interrogea Jésus.
Le Tentateur ricana, et, à son ricanement, les baleines sautaient d’un pôle à l’autre en se tenant les côtes avec leurs ouïes. Cette conception simple de l’amour, en effet, ne faisait pas grand honneur à la philosophie que le Nazaréen voulait acclimater dans le monde. Elle avait quelque chose de primitif et d’indou qui sentait son fataliste. Enfin, elle n’était pas moderne ou ne devait pas le devenir.
Quand Satanas eut fini de jubiler, il tira de sous son aile gauche, celle où il met son portefeuille, son porte-monnaie et son papier à cigarettes, une petite fiole cachetée et entourée d’un papier épais qui en masquait le liquide. On lisait seulement sur le papier : « Usage externe », plus le nom d’un pharmacien quelconque qui devait un jour exister.
— Voici ! fit-il en posant la petite bouteille sur les genoux du Christ. Et il repartit :
— Comme toutes les autres questions sociales que tu soulèves si imprudemment, la question de l’amour ne sera résolue que dix-neuf siècles après ta mort. Sa solution est contenue dans ce flacon bouché à l’émeri. Prends, déchire le papier d’enveloppe et lis.
Jésus prit, déchira et lut : Huile de vitriol.
Et comme il était le fils de son Père, lequel est le Bon Dieu lui-même, il comprit, et il préféra Renan avec son abbesse de Jouarre, car elle valait mieux.
— Ah ! s’écria l’Ange Déchu en agitant ses ailes immenses, ce sera un beau siècle que le dix-neuvième ! Ce sera le siècle des siècles, et Victor Hugo en chantera la légende ! Heureux les contemporains de ce grand pacificateur, car ils verront toutes les questions sociales résolues par la chimie, celle de l’amour par l’acide sulfurique, et les autres par la nitroglycérine !!!
Et, son enthousiasme grandissant avec ses ailes, il continua :
— Oui, oui, oui ! au lieu de se multiplier sottement par le baiser et de chercher dans le spasme une minute d’éternité, l’homme et la femme ne s’embrasseront que pour avoir le droit de se défigurer et de se jeter à la tête des essences corrosives. Et, de même, la poursuite de la liberté consistera à faire sauter des monuments commémoratifs de cette liberté même, au moyen de substances délicieusement effroyables et telles que la nature elle-même en cache les secrets par pudeur. La dynamite est le vitriol de la liberté. Le vitriol est la dynamite de l’amour ! Et ma revanche alors commencera !
La vision disparue, Jésus ouvrit le flacon et en jeta le contenu dans le lac de Génésareth.
Et à peine l’y eut-il jeté, que tous les poissons, mâles et femelles, remontèrent à la surface, asphyxiés, crevés, et abominables à voir. Toutes les ferrures de la barque, rongées par l’acide infâme, se tordirent, et la barque effondrée s’immergea.
Et Jésus réveilla ses disciples. Il devait rentrer à Jérusalem pour y être crucifié par Hérode, et il le savait. La passion qu’il devait souffrir avait pour but de racheter les crimes et les erreurs de l’humanité, d’appeler le pardon de son Père sur les fautes douloureuses des amants et d’acquérir la liberté à ses frères les hommes.
Il hésita.
Il y avait de quoi." (Préface)
Provenance : De la bibliothèque de Monsieur Curel avec dédicace. Il s'agit très probablement de Lucien Curel, associé à Henri Gougis dans la gestion de la maison Dentu depuis 1887. Le chiffre couronné en pied du dos est celui du comte de Keller commanditaire de la reliure. Le volume porte par ailleurs son ex libris gravé par Stern à Paris avec la devise « Vaillant et veillant ». L'exemplaire offert par l'auteur à Monsieur Curel est passé ensuite dans la bibliothèque du comte de Keller qui l'aura fait relié à son chiffre.
Bon exemplaire du rare tirage sur grand papier de Hollande et dédicacé par l'auteur à Monsieur Curel et passé ensuite dans la bibliothèque du comte de Keller.
Prix : 450 euros













