lundi 13 avril 2026

1715 | Mémoires de Mr. d'Artagnan, Capitaine Lieutenant de la première Compagnie des Mousquetaires du Rois contenant quantité de choses particulières et secrettes qui se sont passées sous le Règne de Louis le Grand. Par Gatien Courtilz de Sandras | A Amsterdam chez Pierre de Coup, 1715 | 3 volumes in-12 | Reliure en maroquin rouge signée Trautz-Bauzonnet (vers 1860) | Superbe exemplaire de la bibliothèque de Jacques du Tillet.



COURTILZ DE SANDRAS (Gatien)

Mémoires de Mr. d'Artagnan, Capitaine Lieutenant de la première Compagnie des Mousquetaires du Roi contenant quantité de choses particulières et secrettes qui se sont passées sous le Règne de Louis le Grand.

A Amsterdam, chez Pierre de Coup, 1715

3 volumes in-12 (161 x 105 mm | hauteur des marges : 156 mm) de (8)-564-(15), 636-(12) et 598-(16) pages. Pages de titre imprimées en rouge et noir.

Reliure plein maroquin rouge janséniste, titres et tomaisons dorés au dos, double filet doré sur les coupes, jeu de roulettes et filets dorés en encadrement intérieur des plats, doublures et gardes de papier peigne, tranches dorées sur marbrure (reliure signée TRAUTZ-BAUZONNET, exécutée vers 1860-1870). Superbe état de conservation.



Intéressante édition hollandaise ancienne.

L'édition des Mémoires de d'Artagnan est une affaire éditoriale singulière. On sait que le premier volume seul avait été publié sous la date de 1700 à Cologne chez Pierre Marteau. Ce premier volume a 564 pages et une table des matières (comme notre édition). Il est imprimé "FIN" à la fin de ce premier volume de 1700. Il semble évident qu'au moment de l'édition de ce premier volume, les deux volumes suivants n'étaient alors pas prévus. Nous avons pu comparer le premier tome de notre exemplaire daté 1701 avec ce premier volume daté 1700. Il s'avère que le tirage des deux volumes est identique en tous points à la coquille près. Seul la page de titre a été changée. On peut donc en conclure qu'il n'y a eu qu'un seul tirage de ce premier volume en 564 pages plus la table et que ce sont les volumes imprimés en 1700 dont seul le titre a été changé. Ce changement s'est opéré pour venir compléter les deux volumes qui ont suivi et portant eux aussi la date de 1701, eux aussi avec table et imprimés avec les mêmes caractères et employant les mêmes ornements. On peut considérer à juste titre cette série en 3 volumes portant la date de 1700 pour les 3 volumes comme étant une contrefaçon de la véritable première édition de ce texte (le premier volume ayant été en réalité imprimé en 1700, certainement à seulement quelques semaines d'intervalle avec les deux suivants). Un exemplaire que nous avons eu en mains du premier volume en 564 pages et portant la date de 1700 était relié à l'époque avec les Mémoires de Chavagnac dans l'édition de 1700 également. Ce volume particulièrement intéressant, car il rassemble sous une élégante reliure hollandaise de l'époque le premier tome des Mémoires de d'Artagnan, daté de 1700 et comprenant 564 pages avec table des matières, et les Mémoires de Chavagnac, prouvait que ce premier volume des Mémoires de d'Artagnan publié en 1700 avait tout d'abord paru seul (sans les deux volumes qui suivront de près). La complexité de cette chronologie éditoriale, dont tout est loin d'avoir été démêlé, laisse apparaître d'autres éditions parues sous la date de 1700 et 1701. Il existe ainsi également une édition en trois volumes tous datés de 1700, mais sans table des matières (cet exemplaire), ainsi qu'une autre où seul le premier volume, sans indication de tomaison, est daté de 1700 avec table, tandis que les deux suivants, datés de 1701, comportent aussi une table. L'édition en trois volumes datés de 1700 mais sans table aurait été réalisée ultérieurement, probablement en antidatant les tomes 2 et 3. Un autre tirage de 1700, avec un titre imprimé en noir, est également connu. Il existe encore des éditions portant la date de 1702, 1703 et une édition de 1704 en 4 volumes. Vient ensuite notre édition hollandaise de 1715 qui semble reprendre presque ligne pour ligne et mot pour mot la première édition de 1700 dont le premier volume est en 564 pages également.









Le d’Artagnan historique, celui campé par Courtilz de Sandras et celui de Dumas qui s’en est inspiré ont quelques points communs : tous trois cadets de Gascogne, montant à Paris pour « prendre du service », devenant des mousquetaires courageux et fidèles. Charles Ogier de Batz naît vers 1612 à Castelmore près de Lupiac en Gascogne. Il entre vers 1633 dans la compagnie des mousquetaires, prend le nom de sa mère, d'Artagnan, et le titre de comte. En 1646, les mousquetaires sont licenciés et d’Artagnan entre au service de Mazarin parmi ses « gentilshommes ordinaires ». Sa fidélité au ministre et au roi pendant les troubles de la Fronde lui valent quelques missions délicates, qui révèlent son tact et son humanité, ainsi que des rétributions, comme la charge de capitaine des petits chiens du Roi courant le chevreuil… Lorsque les mousquetaires sont reconstitués, il devient lieutenant puis capitaine-lieutenant de la première compagnie en 1667. Maréchal de camp en 1672, il meurt au siège de Maastricht l’année suivante. (notice Musée de l'Armée).

Gatien Courtilz de Sandras (1644 -1712) suit une carrière militaire entre 1660 et 1679, passant notamment par les mousquetaires gris. Puis il se fait écrivain, rédigeant des mémoires apocryphes, notamment sur d'Artagnan, Mr de Rochefort, mais aussi des chroniques scandaleuses et des ouvrages politiques. Son œuvre reflète les ambitions et les frustrations de l’aristocratie encore féodale tenue en bride par l’Absolutisme. Sa liberté de ton le mènera d’ailleurs à la Bastille où il séjournera de 1693 à 1699. Dumas s’est largement inspiré de ces pseudo–mémoires pour écrire les Trois mousquetaires, Courtilz lui fournissant les personnages d’Athos, de Porthos, d’Aramis ou de Milady et de nombreuses anecdotes. (notice Musée de l'Armée).

C'est sur l'édition de 1704 des Mémoires de d'Artagnan qu'Alexandre Dumas père s'est penché pour rédiger ses Trois Mousquetaires (1844) et sa suite Vingt ans après (1845). "Lors d’un voyage à Marseille où son ami poète Joseph Méry réside, Dumas cherche quelque lecture, ne pouvant rester oisif. À la bibliothèque, on lui prête « Mémoires de M. d’Artagnan », une édition de 1704. Quelle ne fut sa fascination pour l’ouvrage ! Sur la route de Paris, Dumas ne lâche pas le livre d’une page, si bien que la bibliothèque de Marseille attend toujours qu’il le rapporte !".

A propos du véritable d'Artagnan nous avons le témoignage de Madame de Sévigné qui écrit dans une lettre datée du 27 novembre 1664 adressée à M. de Pomponne : "[...] Il faut que je vous conte ce que j’ai fait. Imaginez-vous que des dames m’ont proposé d’aller dans une maison qui regarde droit dans l’Arsenal, pour voir revenir notre pauvre ami [Nicolas Fouquet]. J’étois masquée, je l’ai vu venir d’assez loin. M. d’Artagnan étoit auprès de lui ; cinquante mousquetaires derrière, à trente ou quarante pas. Il paroissoit assez rêveur. Pour moi, quand je l’ai aperçu, les jambes m’ont tremblé, et le cœur m’a battu si fort, que je n’en pouvois plus. En s’approchant de nous pour rentrer dans son trou, M. d’Artagnan l’a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a donc saluées, et a pris cette mine riante que vous connoissez. Je ne crois pas qu’il m’ait reconnue ; mais je vous avoue que j’ai été étrangement saisie, quand je l’ai vu rentrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est malheureuse quand on a le cœur fait comme je l’ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense que vous n’en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connois. [...]" ; puis encore dans une lettre du 11 décembre de la même année 1664 : "[...] Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d’Artagnan : pendant qu’il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d’Ormesson, qui venait de reprendre quelques papiers qui étaient entre ies mains de M. d’Artagnan. M. Fouquet l’a aperçu ; il l’a salué avec un visage ouvert, et plein de joie et de reconnaissance ; il lui a même crié qu’il était son très-humble serviteur. [...] À onze heures, il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec quatre hommes, M. d’Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaires. Il le conduira jusqu’à Pignerol, où il le laissera en prison sous la conduite d’un nommé Saint-Mars, qui est fort honnête homme, et qui prendra cinquante soldats pour le garder. D'après la chronologie avérée de d'Artagnan on sait que celui-ci apporta une lettre de Louis XIV au comte de Bussy Rabutin, cousin de ladite Madame de Sévigné et gouverneur du Nivernais, à la Charité sur Loire, à la date du 29 mars 1652.

Références : Jean Lombard, Courtilz de Sandras et la crise du roman à la fin du grand siècle, 1980 (PUF) ; Woodbridge, Gatien de Courtilz : Etude sur un précurseur du Roman réaliste France (Puf, 1925) | un exemplaire de cette édition de 1715 relié en maroquin rouge par Hardy était coté 150 francs or au Bulletin Morgand (n°14910 - n°22 de janvier 1888 "Edition bien imprimée").







Provenance : exemplaire provenant de la bibliothèque Jacques Du Tillet, avec son ex-libris gravé sur cuir et doré (croix pattée). La famille Du Tillet, qui remonte au XVIe siècle, était composée de magistrats et de bibliophiles encore actifs au XIXe siècle (d’or à la croix pattée et alésée de gueule). A priori, d’après nos recherches, ce Du Tillet avait fait relier plusieurs ouvrages par Trautz-Bauzonnet vers 1860-1879, ce qui montre un goût certain pour cet excellent relieur de son époque. Il a également fait relier des ouvrages par Belz (successeur de Niédrée). Sa bibliothèque a été vendue en 1938-1939. Selon la généalogie de la famille, il pourrait s’agir de Charles-Maximilien Du Tillet (1816-1902), receveur général des finances. Le volume est sans doute passé ensuite dans la bibliothèque de son fils, Jacques du Tillet (1857-1942), journaliste, écrivain de littérature légère et critique connu sous le nom de Jean Malic, à moins que ce ne soit lui le premier acquéreur et le commanditaire de la reliure, exécutée alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années — Georges Trautz meurt en 1879 et a donc pu relier jusqu’à peu avant cette date, soit jusqu’aux 22 ans de Jean Malic.


Superbe exemplaire, parfaitement établi par le maître relieur Trautz-Bauzonnet, de cette édition hollandaise ancienne rare.

Prix : 3.500 euros

jeudi 9 avril 2026

1875 | Victor Hugo | Napoléon le petit | Paris, Michel Lévy Frères | Un des 40 exemplaires sur papier de Hollande


Victor HUGO | [Napoléon III]

Napoléon le petit.

Paris, Michel Lévy Frères, 1875 [imprimé par J. Claye, avril 1875]

1 volume in-8 (25,5 x 18,3 cm) broché de (4)-355-(1) pages. Couvertures imprimées orange. Exemplaire à toutes marges, non rogné, imprimé sur papier vergé de Hollande. Quelques usures, fentes, et marques aux plats de couverture, dos du brochage solide. Intérieur très frais. Quelques petites déchirures aux bords des grandes marges. Un ancien bon de commande resté là a acidifié la première garde blanche (partiellement brunie).

Nouvelle édition.

Première édition sous ce format avec le texte remanié par l'auteur.

Edition dont il a été tiré 70 exemplaires sur grands papiers dont 50 exemplaires sur Hollande et 20 exemplaires sur Chine.

Celui-ci, un des 50 exemplaires sur Hollande (n°40).


Publié en 1852 à Bruxelles, Napoléon le Petit est un pamphlet de Victor Hugo rédigé à la suite du coup d’État du 2 décembre 1851 par lequel Louis-Napoléon Bonaparte se maintient au pouvoir en violation de la Constitution de la Deuxième République, dont il était le président élu. Dans cet ouvrage, Hugo livre une attaque virulente contre celui qui deviendra Napoléon III, le qualifiant notamment de « dernier des hommes », « voleur » ou « criminel », d’autant plus sévèrement qu’il lui avait initialement accordé sa confiance lors de l’élection présidentielle de 1848 afin d’écarter le général Eugène Cavaignac. Revenant sur cette désillusion, Hugo dénonce l’ambition personnelle de Bonaparte et la préméditation du coup d’État. Toutefois, le philosophe Karl Marx reprochera à Hugo de réduire cet événement à l’action d’un seul homme, lui conférant ainsi une importance excessive. L’ouvrage paraît presque simultanément à Bruxelles et à Londres le 8 août 1852, sous deux formats distincts, dont l’un est spécialement conçu pour être diffusé clandestinement en France. Cette diffusion provoque l’expulsion de Hugo de Belgique, à la suite de la loi Faider, promulguée sous la pression du gouvernement français pour réprimer les offenses envers les chefs d’État étrangers. Napoléon le Petit ne sera finalement publié en France qu’en 1870 (à la date symbolique du 2 décembre), au retour d’exil de l’auteur, dans une édition de Hetzel et Cie, à une date symbolique marquant la chute du Second Empire.

« Je la serre avec orgueil, cette main qui a écrit Notre-Dame et Napoléon le Petit » (Gustave Flaubert à Victor Hugo, lettre de 1853)

Karl Marx, dans la préface de 1869 au XVIII Brumaire de Louis Bonaparte, reconnaît l’importance de l’ouvrage, mais le critique sévèrement sur le fond : « Victor Hugo se borne à lancer une invective amère et spirituelle contre l’éditeur responsable du coup d’État. » Il lui reproche ensuite de réduire l’événement à l’action d’un seul homme, au lieu d’en analyser les causes historiques et sociales.

George Sand prend ses distances avec l’outrance du pamphlet : « Napoléon ne mérita jamais ni cet excès d’honneur ni cette indignité d’être traité comme un monstre. Il ne mérite pas davantage d’être rabaissé jusqu’à l’idiotisme. »












Parue à Paris en 1875 chez Michel Lévy Frères, cette édition in-8 de Napoléon le Petit de Victor Hugo correspond à une réimpression destinée au public français après la chute du Second Empire. Présentée en un beau volume de format in-8 (comme les autres oeuvres de l'auteur qui paraissent et paraîtront chez le même éditeur), imprimé en beaux caractères par J. Claye, elle propose un texte désormais fixé. Cette édition marque le passage du pamphlet, d’abord publié et diffusé clandestinement en 1852, à une circulation normale en librairie. Elle contribue ainsi à installer durablement l’ouvrage dans l’ensemble des écrits politiques de Hugo, tout en conservant la force polémique de ses attaques contre Napoléon III.

« Mais nous pouvons le dire, nous hommes du dix-neuvième siècle, le dix-neuvième siècle n’est pas le fumier. Quelles que soient les hontes de l’instant présent, quels que soient les coups dont le va-et-vient des événements nous frappe, quelle que soit l’apparente désertion ou la léthargie momentanée des esprits, aucun de nous, démocrates, ne reniera cette magnifique époque où nous sommes, âge viril de l’humanité. Proclamons-le hautement, proclamons-le dans la chute et dans la défaite, ce siècle est le plus grand des siècles ; et savez-vous pourquoi ? parce qu’il est le plus doux. Ce siècle, immédiatement issu de la Révolution française et son premier-né, affranchit l’esclave en Amérique, relève le paria en Asie, éteint le suttee dans l’Inde, et écrase en Europe les derniers tisons du bûcher, civilise la Turquie, fait pénétrer de l’Évangile jusque dans le Koran, dignifie la femme, subordonne le droit du plus fort au droit du plus juste, supprime les pirates, amoindrit les pénalités, assainit les bagnes, jette le fer rouge à l’égout, condamne la peine de mort, ôte le boulet du pied des forçats, abolit les supplices, dégrade et flétrit la guerre, émousse les ducs d’Albe et les Charles IX, arrache les griffes aux tyrans. Ce siècle proclame la souveraineté du citoyen et l’inviolabilité de la vie ; il couronne le peuple et sacre l’homme.» (extrait de la conclusion)

Très bon exemplaire sur grand papier de ce livre emblématique.

Prix : 450 euros

lundi 30 mars 2026

1925 | La Toison d'Or de Jean de Gourmont imagée par Frans de Geetere | Un des 220 exemplaires sur vélin d'Arches, avec une eau-forte "spécimen" en plus (21 eaux-fortes au total) | Superbe livre illustré érotique par le maître expressionniste Frans de Geetere.



Jean de GOURMONT | Frans de GEETERE (illustrateur)

La Toison d'Or. Roman illustré de vingt eaux-fortes en hors-texte par Frans de Geetere.

Editions Pellet, Paris, s.d. (1925)

1 volume in-4 (28,5 x 23,2 cm) broché de (4)-119-(1) pages. Avec 1 eau-forte en frontispice et 20 eaux-fortes hors-texte. Avec une épreuve supplémentaire estampillée SPECIMEN. Soit 21 eaux-fortes au total. Couverture fraîche, dos légèrement marqué, partiellement fendu en pied, brochage fragile. Quelques légères décharges en regard des eaux-fortes malgré la présence des serpentes. Ecriture biffée sur le premier feuillet blanc (illisible).

Tirage unique à 250 exemplaires.

Celui-ci, un des 220 exemplaires sur vélin d'Arches (papier de cuve épais de qualité).

Il a été tiré 30 exemplaires sur Japon.











Jean de Gourmont (23 janvier 1877, Le Mesnil-Villeman – 19 février 1928, Paris) est un écrivain et critique littéraire français, issu d’une famille aristocratique et frère jumeau d’Henry Marie Auguste, ainsi que frère de l’écrivain Rémy de Gourmont, auquel il demeura profondément attaché. Collaborateur régulier du Mercure de France à partir de 1903, il y exerça pendant plus de vingt ans une activité critique soutenue, tenant notamment la rubrique « Littérature », où il rendait compte de l’actualité littéraire. Son œuvre personnelle, bien que moins reconnue que celle de son frère, se compose d’essais et de romans marqués par un intérêt pour l’analyse esthétique et morale : il publie notamment Jean Moréas (1905), Henri de Régnier et son œuvre (1908), Muses d’aujourd’hui. Essai de physiologie poétique (1910), étude audacieuse consacrée aux poétesses contemporaines, ainsi que L’Art et la morale (1912). Romancier, il se fait remarquer avec La Toison d’Or (1908), puis plus tard avec L’Art d’aimer (1925). Après la mort de Rémy de Gourmont en 1915, il se consacre largement à la promotion et à l’édition de ses œuvres, reprenant notamment le pseudonyme « R. de Bury » et publiant des travaux tels que la Bibliographie des Œuvres de Remy de Gourmont (1922) et Souvenirs sur Remy (1924). Sa carrière, dominée par la critique et le dévouement à la mémoire de son frère, s’achève brutalement par sa mort prématurée à l'âge de 51 ans en 1928. "C'était un homme de petite taille et de santé très délicate. Il ne s'était pas entièrement rétabli d'une grippe à forme pulmonaire dont il avait été atteint l'année dernière. Toutefois, rien ne faisait prévoir la soudaineté de sa fin. Mme Jean de Gourmont s'entretenait avec lui quelques instants avant sa mort ; elle le laissa seul dans son cabinet de travail une dizaine de minutes ; lorsqu'elle revint, elle le trouva sans vie." (Les Nouvelles Littéraires, 25 février 1928). "Il avait un véritable culte pour la mémoire de son frère et avait créé avec les admirateurs de celui-ci un bulletin intitulé Imprimerie gourmontienne, qui donna de nombreux textes inédits et commentaires de l'auteur de Sixtine. L'art de Jean de Gourmont était très personnel ; l'heureuse influence de son aîné y apparaissait seulement dans le goût très vif pour la « dissociation des idées » et une extrême liberté d'esprit pour la critique des mœurs." (Les Nouvelles Littéraires, 25 février 1928).

"Jean de Gourmont se manifestait habile à découvrir la pensée, du côté des sens comme du côté de l'esprit, qui anime l'œuvre poétique des femmes. Les mystères d'Eve et de l'amour rentraient dans sa sphère d'observation, d'analyse. Il l'a montré lorsque, le critique le cédant au romancier, il a donné ces livres : la Toison d'or, l'Art d'aimer, qui demeurent de hardies contributions aux problèmes de l'éveil et du désir." (L'Ami du lettré. Année littéraire & artistique pour 1929, Les Editions de France, 1928, pp. 144-146).

La Toison d'Or rentre dans la catégorie des romans à clé. Les personnages du roman sont des écrivains de l'entourage de Jean de Gourmont, et lui-même (sous le prénom de Raymon). On y retrouve ainsi Moréas, Léautaud, Van Bever, etc. 

« C'est une œuvre de littérature osée qui n'aura pas, pour la plupart de ses lecteurs, un charme littéraire ; une œuvre qu'on ne peut résumer, et dont on ose parler à peine quand on n'a pas les libertés ou les audaces des esthètes du Mercure ». (un libraire, Romans-Revue, 1908, p. 482).













Sur la couverture et le titre on trouve en exergue ce vers de Stéphane Mallarmé : "A la place du vêtement vain, elle a un corps ..."

« Une autre réalité demeurait dans l’existence de Raymond : Madeleine, qu’il aimait davantage en ami qu’en amant. Il avait cru longtemps que sa chair s’acclimaterait à la sienne, mais Madeleine n’existait presque pas, sensuellement. Pourtant, ils s’étaient assez mêlés pour garder l’un de l’autre un parfum inoubliable. Un parfum, un souvenir, c’est tout ce que Raymond retrouvait en lui, de cet amour qui se survivait à lui-même. Il lui aurait fallu réellement faire un grand effort de mémoire pour se rappeler l’historique de cette liaison. Insensiblement, Madeleine était devenue une habitude presque quotidienne, une amie nécessaire, avait-il cru jusqu’à ce jour. Elle l’aimait avec une telle constance ; aussi ne voulait-il pas la faire souffrir. Il lui cacherait donc généreusement sa liaison avec Marguerite, et trouverait dans ce secret une raison de l’aimer encore ». (extrait).

La puissance des illustrations de Frans de Geetere contraste terriblement avec la douceur sensuelle du texte de Jean de Gourmont. Hormis le frontispice, les 19 autres eaux-fortes disséminées entre les pages de ce très beau volume sont toutes d'un érotisme puissant voire violent. « Ces dessins, d'une rare intuition érotique, fixaient miraculeusement, sans cette injure des vaines précisions, l'atmosphère de mysticité sensuelle où j'avais voulu moi-même baigner mes idées et mes rêves. » (Jean de Gourmont, à propos des eaux-fortes de Frans de Geetere pour La Toison d'or). Graveur et écrivain flamand, Frans de Geetere (1895-1968) a été formé à l’École des Beaux-Arts de Bruxelles. Après un séjour à Utrecht, il s’établit à Paris avec sa compagne, May den Engelsen. Le couple vécut sur une péniche amarrée à proximité du quai Conti. Ensemble, ils se consacrèrent principalement à la gravure érotique, qui constitua leur champ d’expression privilégié.

La taille des cuivres de cet ouvrage (24 x 19 cm au coup de planche) ainsi que leur nombre (19 cuivres érotiques si l'on excepte le frontispice), font de cette suite l'une des plus impressionnantes de l'artiste.

Bon exemplaire de ce superbe livre illustré érotique par le maître expressionniste Frans de Geetere.

Prix : 950 euros