Du sacerdoce, ou fragment d'un ouvrage publié à Londres par M. de Chateaubriand.
Paris, Laurent-Beaupré, libraire, au Palais-Royal, Galerie de bois, n°218, 1814
Brochure in-8 (20,7 x 12,4 cm) de 30 pages y compris le faux titre et le titre. Dérelié (anciennement relié). Feuillets solidaires, rognés. Très bon état.
Edition originale rarissime de cet opuscule.
Nous donnons l'Avis de l'éditeur (Henri Lasalle) dans son intégralité :
"Maître Jacques, comme on sait, demande à l’avare à qui il veut parler ; si c’est à son cuisinier ou à son cocher. Sur la réponse que c’est au premier, voilà Maître Jacques qui jette à terre et son large feutre et sa souquenille rembrunie, et tout à coup il paraît devant son maître en veste blanche, le bonnet de coton sur la tête, et le large couteau à son côté. Que de Maîtres Jacques toujours prêts à jouer deux rôles ! Ce qui se passe sur la scène n’est que l’emblème de ce qu’on voit dans le monde. Il est bien vrai que ces métamorphoses, ou plutôt ces travestissements scandalisent parfois les faibles : mais ils ont tort ; nous voulons les convertir, et l’autorité d’un grand exemple va confondre leurs scrupules.
Disons-le donc : un écrivain à qui les femmes trouvent beaucoup de raison, et les hommes de sensibilité, par lequel on jure dans ces salons où l’on parle du même ton, et avec le même intérêt, du système politique de l’Europe et d’un vaudeville ; M. de Chateaubriand enfin, s’il est besoin de le nommer, se dépouille de ses opinions et de ses principes aussi aisément que le valet d’Harpagon quitte ses habits. Esprit fort un jour, il se place le lendemain parmi les plus humbles croyans. A Londres, le christianisme n’est pour lui qu’une institution politique : son origine, ses progrès, sa décadence, tiennent aux circonstances où l’Europe s’est trouvée, sont uniquement l’ouvrage des hommes ; nos mystères ont été puisés dans d’autres religions plus anciennes ; la haine ou le mépris des peuples doivent être le partage des prêtres ; enfin le christianisme touche à sa fin, et M. de Chateaubriand en est si persuadé, qu’il se demande quelle est la croyance qui le remplacera. M. de Chateaubriand au contraire est-il à Paris ; tout change alors. La religion n’a pas seulement pour objet notre félicité dans l’autre vie, elle fait encore notre bonheur ici bas. Rien de grand ne peut exister sur la terre sans la foi : ainsi, si les tragédies de nos poètes actuels ne valent pas celles de Corneille, c’est que l’incrédulité commence à devenir commune. Le tintement de la cloche qui sonne l’Angelus procure un bien autre plaisir que les symphonies d’Haydn ; et ce qui vaut mieux encore, il empêche nos femmes de faillir. Les pontifes de Rome ont toujours eu des entrailles de père pour la chrétienté, et, sans doute, l’on a eu tort de se plaindre de l’ambition de Grégoire VII, du despotisme d’Innocent III, et des empoisonnemens d’Alexandre VI. Tout chrétien doit se prosterner devant un frère lai ; et le moyen certain de gagner le paradis, c’est de chanter les litanies et de dire le rosaire.
Les écrits où M. de Chateaubriand expose ses principes religieux sont devenus classiques en France. On a même pris soin de les abréger pour en former comme une espèce de catéchisme destiné à l’adolescence. Mais l’ouvrage où M. de Chateaubriand donne des leçons de philosophie est peu connu à Paris ; il n’en existe même qu’un assez petit nombre d’exemplaires dans la capitale. L’un d’eux nous étant tombé entre les mains, nous nous sommes empressés d’en extraire deux chapitres qui contiennent un traité complet du sacerdoce, rempli de vues profondes. Notre intention étoit d’abord d’offrir au public l’histoire du christianisme, dont ce Traité du sacerdoce n’est qu’une partie : celle de Gibbon eût été bientôt oubliée ; et comment l’auteur anglais pourroit-il soutenir le parallèle ? Après l’avoir lu, on n’a encore que des doutes ; mais après avoir lu M. de Chateaubriand, il est besoin, si l’on veut croire, de demander à Dieu le don de la foi. Avec quel art en effet celui qui devoit nous donner un jour le Génie du Christianisme, rassemble-t-il tout ce qui a été dit et imaginé de plus pressant contre le christianisme ? Objections philosophiques, objections historiques et critiques, objections contre le dogme, objections contre la discipline, rien n’est oublié. Il faut l’avouer, une considération puissante nous a détournnés de publier cette partie de l’ouvrage de M. de Chateaubriand. Les disciples de Fréret, de d’Holbach ne nous ont pas paru assez forts encore pour la lire avec fruit. Peut-être conviendroit-il que M. de Chateaubriand s’occupât d’un commentaire de l’Examen des apologistes de la religion chrétienne, ou de quelques chapitres du Système de la nature, où il feroit ressortir l’incrédulité raisonnée des deux grands apôtres de l’athéisme. Cet écrit serviroit d’introduction à son histoire du christianisme, et prépareroit le lecteur aux principes de cette irréligion transcendante qu’elle renferme.
Notre projet d’opposer M. de Chateaubriand à lui-même ne peut que lui être avantageux : il sera entièrement connu. On jugera sans doute qu’il est maître dans l’art de soutenir le pour et le contre ; art difficile professé avec éclat dans la Grèce, par les philosophes que combattoit Socrate, qui s’est montré souvent en Sorbonne, au barreau, et est indispensable à tout homme qui recherche l’appui d’un parti. Nous avons ajouté quelques notes au Traité du Sacerdoce : elles renferment des opinions de M. de Chateaubriand, directement contraires à celles qu’il y a dans le Traité. Nous aurions pu multiplier ces notes ; mais à quoi bon ? Les Œuvres chrétiennes de M. de Chateaubriand sont sues par cœur, et ce que nous en rapportons suffira, et de reste, pour montrer toute la flexibilité de son talent." (Préface)
Cette préface, attribuée à Henri Lasalle (1765-1833) constitue un document révélateur des violentes controverses intellectuelles qui entourèrent Chateaubriand après le succès du Génie du Christianisme. Elle exploite la découverte — réelle ou supposée — d'écrits de jeunesse plus proches des Lumières pour mettre en cause la sincérité de sa conversion religieuse. Le texte témoigne ainsi de la difficulté, dans la France postrévolutionnaire, à accepter qu'un écrivain puisse faire évoluer profondément sa pensée. Plus qu'une simple critique littéraire, il participe à une véritable bataille idéologique entre héritiers des Lumières et défenseurs du renouveau catholique. Sa force réside moins dans la démonstration historique que dans l'habileté de son écriture polémique, fondée sur l'ironie, la caricature et le contraste systématique entre deux images opposées de Chateaubriand.
"C'est un fragment de l'Essai sur les révolutions de 1797, publié à Paris sans l'aveu de l'auteur, et avec un avis de l'éditeur assez mordant contre lui. On y dit qu'il « se dépouille de ses opinions et de ses principes aussi aisément que le valet d'Harpagon quitte ses habits. Esprit fort un jour, il se place le lendemain parmi les plus croyans... »" (n°18 de l'Essai d'une Bio-bibliographie de Chateaubriand, par René Kerviler, 1896)
LASALLE (Henri), publiciste français, né à. Versailles en 1765, mort en 1833. Au début de la Révolution, il se fit recevoir avocat, adopta les idées nouvelles, mais avec modération, devint, après le 18 fructidor (1795) l’un des trois membres du bureau central chargé de diriger la police de Paris, et se signala par sa bienveillance excessive dans un poste où l’on est habitué à trouver de la rigueur ; aussi fut-il remplacé peu après. Après le 18 brumaire, Bonaparte le nomma commissaire général de police à Brest ; mais, là encore, son zèle ne parut point suffisant aux autorités locales, qui obtinrent son rappel. Se trouvant sans emploi, Lasalle demanda alors des ressources à sa plume, fit paraître quelques brochures politiques et collabora à divers journaux, notamment au Journal des Débats, - où il signa ses articles d’un S. Pendant les Cent-Jours, il remplit les fonctions de commissaire de police dans les départements de l’Est. À la seconde Restauration, Lasalle rentra dans la vie privée. Nous citerons parmi ses écrits : De l'arrêté des consuls du 24 thermidor, relatif aux lois des prévenus d’émigration (Paris, 1801, in-8o), où il demande la restitution des biens des émigrés ; Sur le commerce de l’Inde (1802, in-4o) ; Des finances de l’Angleterre (1803, in-8o) ; Sur le concordat de 1817 (1818, in-8o) ; George III, sa cour et sa famille (1822, in-8o) ; Essai sur l’histoire du gouvernement et de la constitution d’Angleterre (1822, in-8o) ; Maison hospitalière ou Projet d’un établissement destiné à recevoir les femmes domestiques (1827, in-8o), etc. (in Pierre Larousse, Grand Dictionnaire Universel).
Provenance : de la bibliothèque d'Anne Henri Cabot, vicomte de Dampmartin (1755-1825). Né à Uzès en 1755, Anne Henri Cabot, vicomte de Dampmartin, eut une vie aussi mouvementée qu’érudite, marquée par les armes, les lettres et l’exil. Destiné à l’Église, il s’en détourne pour la carrière militaire, gravissant les échelons jusqu’au grade de capitaine dans la cavalerie royale, tout en s’illustrant par des essais littéraires qui lui valent une place à l’Académie de Nîmes. Témoin et acteur de la tourmente révolutionnaire, il s’exile après avoir tenté en vain de faire protester ses troupes contre les violences du 20 juin 1792, et rejoint l’armée des émigrés. Réfugié en Hollande puis à Berlin, il enseigne le français, publie un Précis de littérature à l’usage des dames (1795), rédige la Gazette française et devient précepteur des fils illégitimes de Frédéric-Guillaume II, jusqu’à sa disgrâce à la mort de ce dernier. De retour en France sous le Consulat, il compose son grand œuvre historique La France sous ses rois (1810), qui attire l’attention de Napoléon : celui-ci le nomme censeur impérial, puis conseiller au Conseil des prises. Député du Gard en 1813, Dampmartin s’illustre par des prises de parole en faveur de réformes sociales et militaires. Fidèle à la monarchie restaurée, il devient bibliothécaire au dépôt de la guerre sous Louis XVIII. Officier de la Légion d’honneur et chevalier de Saint-Louis, il meurt à Paris en 1825. Son œuvre, composée notamment de Mémoires sur divers événements de la révolution et de l’émigration (1825), offre un témoignage précieux sur les bouleversements de son temps, mêlant regard historique, engagement politique et goût des lettres. L'exemplaire qui nous est parvenu était relié à l'époque en plein cuir au milieu d'autres pièces de circonstance de l'année 1814. Le volume était malheureusement dans un état de conservation déplorable, la reliure ayant beaucoup souffert, presque entièrement détruite et non restaurable en l'état. L'ex libris de Dampmartin était présent dans le volume.
Petit opuscule assassin, dirigé contre M. de Chateaubriand, de la plus grande rareté.
A relier ou à conserver sous couverture de papier.
Prix : 250 euros


















































